// Summer 2019 // LE PORTRAIT NU (un été 2019). Du 21 Juin au 23 Septembre.

(English version at the bottom of the page)

Inspiré par LE PORTRAIT NU, texte de Michel Tournier (dans Petites Proses, Gallimard, 1986 - à lire plus bas), par un échange avec Alexis Jenni (à lire : Vertus de l'Imperfection, Bayard 2018) et par “Maintenant ou jamais“ du collectif Catastrophe, j'invite chacun (individu majeur, quel que soit son sexe ou son genre), à participer à l'expérience “LE PORTRAIT NU (un été 2019)“, poursuivant mes recherches autour de l’identité 2.0.

DES ÊTRES FLOUS
Le théâtre de l’égo quotidien dans lequel nous sommes plongés (selfies, autopromotion de soi sur les réseaux sociaux...) nous éloigne de notre moi réel et de notre corps devenu “chosifié, réduit à sa pure représentation“*. La multiplication des images en mouvement (insta stories, vidéos...) engendre en outre une sous-estimation de l’instant vécu ici et maintenant. L’expérience proposée est une invitation à un temps de liberté où chacun pourra sonder son rapport à la nudité, au temps, à l'espace, un moment lui permettant des réinventions de son soi réel (vs “soi digital“*). Cette expérience se veut non-spectaculaire, simple, sincère autant qu'intime (sans public).

Modus Operandi - Séance de 1h à 1h30max.

Participer au projet implique deux situations pour le participant.
> Situation 1 : une photographie de son visage seul (le corps nu) est saisie.
> Situation 2 : 
il devient “modèle“, le corps nu, selon les poses qu'il choisit.
Je le “représente“ par des esquisses rapides.

La matière recueillie sera (re)dynamisée par un travail ultérieur générant des diptyques (photographie + dessin “œuvre“) à la fois éléments documentaires de l'expérience et objets artistiques originaux.

ENGAGEMENTS DE L'ARTISTE
-> L’artiste s’engage à ne pas diffuser de photos du corps nu du participant.
-> Chaque participant se voit offrir un des dessins originaux réalisés lors de la session, au choix.

SUR RENDEZ-VOUS : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Atelier Franck Cazenave - Biarritz (centre ville, plan communiqué sur demande)

* citant Elsa Godart “Je selfie donc je suis“, Albin Michel, 2016.

À noter : par sa nature même ce projet résonne avec de nombreuses œuvres ou expériences antérieures de l’Histoire de l’Art, de Botticelli à Rineke Dijkstra en passant par Egon Schiele, Lucian Freud, Roni Horn, Roman Opalka, Marina Abramovic, Bill Viola ou encore Joseph Kosuth... Il fait également écho à mon projet YOUR BODY, 2013.

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LE PORTRAIT NU, Michel Tournier

Elle m'avait écrit de Poitiers où elle vivait chez ses parents. Dix-neuf ans. Elle voulait faire un mémoire de maîtrise sur le thème de l'Ogre dans la littérature française. J'étais, pensait-elle, orfèvre en la matière. Accepterais-je de lui donner un rendez-vous ?
J'acceptai, je donnai. Bref, un beau matin d'avril, je fus la cueillir à la petite gare de mon village. Elle n'avait pas plus l'apparence ogresse que moi celle d'ogre. Sur une silhouette effacée par des vêtements « unisexe », un beau visage, aigu, presque coupant, sommaire, trop grave... j'allais écrire pour son âge, tant est forte l'habitude qui nous fait associer la jeunesse et l'insouciance, les vingt ans et la gourmandise en face de la vie. Comme si c'était facile et gai d'avoir vingt ans ! Les joues rondes et l'oeil papillonnant, cela lui viendrait peut-être avec l'installation dans la vie, avec les certitudes rassurantes, les entours confortables. En attendant l'ogre ventru et repu, on est jeune loup dentu et griffu.
Elle prit connaissance de la maison, atelier d'écriture, forteresse de livres, grenier à images. Plus encore qu'à la table où s'étalent les lambeaux matriciels du prochain roman, elle s'intéressa au laboratoire de tirage et de développement, et aux appareils de photo qui vont de l'antique chambre anglaise 4 x 5 Inch MPP au dernier cri de Minolta. Puis elle se pencha longuement sur les épreuves - portraits, paysages, nus - qui en sont sorties.
- Et si je vous photographiais ? 
- Mais oui, pourquoi pas ?
- Je prépare les appareils et l'éclairage.
- Je vais me préparer moi-même dans la chambre à côté.
Décidément, oui, j'aimais ce visage si simple, composé de quelques méplats, ce regard ardent dont le mystère entièrement extraverti s'épuisait dans une attente de ce qui peut arriver - événements, choses, gens. Je déroulai le fond de papier blanc qui supprime toute espèce de 
« décor » et isole le sujet comme dans un champ de neige. Je branchai les deux spots de mille watts. Je choisis l'objectif Elmarit de 90 mm, incomparable pour les portraits.
- Vous êtes prêt? 
- Parfaitement.
Elle s'avança bravement sur la plage éblouissante de lumière qui s'offrait à ses pieds. Y avait-il eu malentendu ? Elle était nue comme Ève au Paradis. En disant « photo », j'avais pensé « portrait ». Elle avait compris « nu ». Mais il y avait une autre surprise : ce corps n'était pas - tant s'en faut - celui qu'annonçait son visage : un corps plein de douceurs et de rondeurs, avenant, presque douillet, aussi féminin que possible. Ce n'était pas la première fois que je rencontrais cette contradiction entre les deux « étages » de l'être humain. J'avais découvert déjà des corps splendides de souplesse et de fraîcheur surmontés par un masque ravagé de vieillard, des têtes fines et sèches comme porcelaine fichées sur des outres boursouflées par la cellulite, un corps majestueux de matrone respirant la fécondité affublé d'un visage pointu de fillette farceuse et évaporée.
On comprend l'embarras du photographe quand on sait quel périlleux équilibre constitue dans une photo de nu l'harmonie nécessaire entre le visage - petite idole de l'âme - et le corps - incarnation solidaire de la terre -, quand on a vu les images d'une chair admirable détruites par la présence d'une bouche, d'un nez, de deux yeux qui ne s'accordent pas avec elle.
Que faire ? Instinctivement, je me cramponnais à mon projet de portrait. J'avais dit photo mais pensé portrait. Je n'acceptais pas d'en démordre. Je fis donc de mon Eve une série de portraits...

Je les ai à cette heure sous les yeux et je crois sincèrement avoir découvert grâce à eux quelque chose. Il y avait donc le portrait et la photo de nu. Je venais d'inventer le portrait-nu. Vous voulez faire le portrait-nu d'une femme, d'un homme, d'un enfant? Faites déshabiller entièrement votre modèle. Puis prenez vos photos en cadrant le visage et lui seul. J'affirme que sur ces portraits la nudité invisible du modèle se lira comme à livre ouvert. Comment? Pourquoi ? C'est à coup sûr un mystère.

Il s'agit d'une sorte de rayonnement venu d'en bas, d'une émanation corporelle agissant comme une sorte de filtre, comme si la chair dénudée faisait monter vers le visage une buée de chaleur et de couleur. On songe à ces horizons embrasés par la présence encore invisible du soleil sur le point de se lever. Cette réverbération charnelle est toujours enrichissante pour le portrait, même quand elle comporte une note de honte et de tristesse. Car on peut avoir la nudité mélancolique, comme certains ont le vin triste. Mais la dominante du portrait-nu, c'est plutôt une nuance particulière où il y a du courage, de la générosité, un air de fête aussi, car la nudité ainsi portée est à la fois gratuite et exceptionnelle, comme des étrennes. A l'inverse, sur le portrait ordinaire - visage nu, corps habillé -, on lit l'exil du visage, seul vivant au sommet d'un mannequin de vêtements, l'angoisse de sa solitude, coupé du corps par la cravate et le col de la chemise. On dirait que ce grand animal chaud, fragile et familier - notre corps - que nous enfermons le jour dans une prison de vêtements, la nuit dans un cocon de draps, enfin lâché dans l'air et la lumière, nous entoure d'une présence joyeuse et naïve qui se reflète jusque dans nos yeux.
C'est ce reflet que le portrait-nu saisit et isole dans le visage qu'il illumine.
 
 
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Inspired by “Le Portrait Nu“, a text by Michel Tournier (in “Petites proses“, Gallimard, 1986), by a talk with Alexis Jenni (Vertus de l'Imperfection, Bayard 2018) and by "Maintenant ou jamais" a song of the Catastrophe collective, I invite everyone (adult, regardless of sex or gender), to participate in the experience" LE PORTRAIT NU (summer 2019) ", continuing my research about identity 2.0.

FLOUSED BEINGS
The daily ego theater in which we are immersed (selfies, self-promotion on social networks ...) takes us away from our real self and our body become "objectified, reduced to pure representation" *. The multiplication of moving images (insta stories, videos ...) also generates an underestimation of the moment lived here and now. The experience is an invitation for a time of freedom when everyone can probe his relationship to nudity, time, space, a moment allowing people to reinvent their real self (vs. "digital self" *). This experience is non-spectacular, simple, sincere as well as intimate (without audience).

Modus Operandi - Session lasts 1h to 1h30 max.
Participating in the project involves two situations for the participant.
> Situation 1: a photograph of his face alone (naked body) is shot.
> Situation 2: he becomes "model", naked in positions and the poses he chooses. I represent the participant by quick sketches.

The collected material will be reevaluated by a later work generating diptychs (photography + “drawings work"), original artistic objects and at the same time documentary elements of the experiment.

COMMITMENTS OF THE ARTIST
-> The artist will not shoot or show any photos of the participant's naked body (except face)
-> Each participant is offered one of the original drawings -of his choice - made during the session.